VI

« Vous avez bien travaillé. Ma guilde sera satisfaite », gazouilla la voix du bouffon/diablotin dans l’oreille de Sir George.

L’étrange petit être était assis dans son char aérien, qui ne flottait qu’à six pieds d’altitude, de sorte que Sir George, assis en selle sur Satan, aurait pu le regarder dans les yeux à travers la vitre ouverte du véhicule. La voix flûtée et inexpressive lui semblait encore plus grotesque que d’habitude quand il détourna la tête pour survoler du regard les monceaux de cadavres du récent massacre. Jamais, de toute son existence, il n’avait été témoin d’un tel carnage, pas même à Dupplin ni à Halidon Hill. Pas même lorsque la défaite si dévastatrice des Thoulaas avait jonché le sol de tant de cadavres et que les grognements et gémissements des blessés et mourants, humains ou indigènes, se confondaient pratiquement. Les conséquences du combat, les odeurs, le spectacle et – surtout – l’environnement sonore, c’était ce qui avait toujours le plus hanté le baron, et, alors que ceux de cette bataille-ci le submergeaient, une brusque poussée de fureur le traversa.

Son armure était maculée, éclaboussée de sang. Son épée en était gluante et des touffes de poils et de peau y adhéraient encore avant qu’il ne la nettoie ; tous les muscles de son corps étaient endoloris. L’ultime charge désespérée de guerriers conscients de leur défaite, dont le seul objectif avait été d’atteindre l’instigateur de l’extermination de leurs tribus pour l’assassiner, avait bien failli être couronnée de succès. La marée hurlante de barbares brandissant des haches avait enfoncé la garde personnelle de Sir George et, s’ils n’avaient pas réussi à le tuer, ils avaient haché menu son écuyer. Thomas Snellgrave ne serait jamais adoubé chevalier, songea lugubrement le baron. Le jeune homme s’était jeté entre trois guerriers laahstaars glapissants et son suzerain, alors que Sir George, de son côté, était occupé à ferrailler avec deux autres, et le Chirurgien lui-même serait incapable de rendre la vie à un homme dont la tête avait été tranchée et dont les haches vengeresses de guerriers qui se savaient condamnés avaient sectionné tous les membres.

Le jeune Snellgrave n’était pas non plus la seule perte humaine à déplorer. Sept autres hommes de Sir George étaient « morts » et, selon les rapports qu’il avait reçus, deux d’entre eux au moins le resteraient vraisemblablement malgré la magie curative du Chirurgien. Ces trois vies ne pesaient sans doute pas lourd face aux milliers de celles qu’on avait prises en ce jour sanglant, mais, d’une certaine et singulière façon, c’était leur petit nombre qui rendait leur trépas si douloureux. Un chiffre que l’esprit humain pouvait à la fois embrasser et ressentir, au lieu d’une inconcevable, incompréhensible vastitude. Et, contrairement aux innombrables indigènes anonymes dont les cadavres tapissaient la plaine à perte de vue, ces hommes avaient fait partie de l’existence du baron. Ils avaient été ses hommes à lui, des visages connus, des individus – des êtres – dont il avait été responsable. Ils étaient allés au combat sous ses ordres et y avaient trouvé la mort, et l’un d’eux laissait derrière lui une femme et trois enfants.

Ordure et souffrance, horreur et deuil s’appesantissaient sur l’esprit du baron. Un homme dur et coriace, pourtant, que Sir George Wincaster. Un soldat qui, avant ce jour, avait suffisamment été témoin de massacres et de cruautés ordinaires, même quand les deux camps étaient humains, et n’était pas plus insensible qu’un autre à l’orgueil féroce d’une victoire remportée sur un ennemi à l’écrasante supériorité numérique. Oh oui, il était tout cela ! Mais il était aussi celui qui avait façonné la sauvagerie responsable de ce massacre sur une planète étrangère, couvert son herbe pourpre de sang et de souffrance. L’esprit qui avait forgé l’alliance qui l’avait permis ; et c’était également sa voix qui avait propulsé ses hommes et leurs alliés dans ce maelstrom. Il en était conscient, et sa culpabilité dans ce carnage s’étendant à perte de vue pesait aussi lourdement sur son âme que les meules du moulin du Seigneur.

Et le bouffon/diablotin flottait à présent à côté de lui, pareil à quelque noir nécromant de la légende planant au-dessus d’un paysage de l’enfer, indemne et intact en dépit de cet indicible massacre. Le félicitant. Lui affirmant qu’il avait bien servi, de cette voix à jamais dénuée de toute émotion. Sans doute cette inexpressivité était-elle largement (mais pas entièrement) le fruit de ce qui traduisait en anglais le langage de l’avorton. Sir George avait passé trop de temps avec le bouffon/diablotin, entendu de sa part trop de dénégations des droits de ses « inférieurs » pour s’imaginer qu’il le regardait comme son égal (loin s’en fallait), et il n’avait aucun doute à cet égard. La satisfaction de son « commandant » était authentique, si piètrement que transparussent ses émotions dans sa voix, et cette satisfaction n’était même pas assombrie par une touche de l’horreur qui hantait à présent le baron. L’avorton et sa précieuse guilde étaient responsables de chaque goutte de sang versée, de chaque blessure, de chaque cadavre… et la grotesque petite créature s’en moquait éperdument.

Y accordait-elle une seule pensée ? L’avorton était-il seulement conscient que les êtres, humains ou non, qu’il avait envoyés à la mort avec une telle désinvolture étaient des créatures vivantes et pensantes ? C’était impossible à dire, mais Sir George en doutait beaucoup. Quels qu’aient été par ailleurs les corps qui jonchaient le champ de bataille, ils n’avaient jamais été des gens aux yeux de l’avorton, mais de simples obstacles, des « primitifs » qu’il fallait soumettre à sa volonté ou détruire si besoin, et ce par des Anglais tout aussi primitifs qu’il avait ravis à leur monde. Et, s’il y avait eu quelque raison d’éprouver culpabilité ou remords – il n’y en avait aucune, bien sûr, mais, s’il y en avait eu –, alors cette culpabilité aurait incombé à Sir George et à ses hommes, pas à l’avorton. Pourvu, bien entendu, que de tels primitifs aient assez de sensibilité pour ressentir remords et culpabilité.

Le baron serra les dents pour endiguer le torrent de sa haine, en même temps qu’il fixait le véritable auteur des atrocités qu’il venait de commettre. Il fallut pour cela mettre à contribution la moindre fibre d’une volonté de fer, d’une maîtrise de soi acquise en vingt ans de guerre et de luttes politiques intestines, mais il parvint à réprimer cette folle marée de mépris. La rage cognait derrière ses dents, mais il refusa de lui laisser franchir ses lèvres. Il préféra refouler les amères invectives que son âme lui hurlait de jeter au visage inexpressif et aux deux bouches de l’avorton. Il remâcha les paroles au goût de fer, déglutit et ravala leurs échardes tranchantes, puis s’obligea à hocher la tête en réponse à la créature dont dépendait l’existence de chacun de ses hommes et de leur famille.

« En effet, commandant, déclara-t-il. Les hommes se sont bien battus et, en toute franchise, nos alliés ont fait preuve de davantage de discipline que je ne m’y attendais.

— Je l’ai constaté, affirma le bouffon/diablotin. Je ne pense pas que les Laahstaars ni les Mouthaïs élèveront d’autres objections aux exigences de ma guilde. »

Non, songea amèrement le baron. Certainement pas. Ils ne sont plus assez nombreux.

« Il sera nécessaire, bien entendu, de vous en assurer, poursuivit l’avorton sans même se rendre compte de la réaction de son interlocuteur. Et, puisque vous vous êtes montré étonnamment habile et fin psychologue dans les négociations avec ces êtres grossiers et primitifs, j’aurai peut-être besoin de votre aide dans l’élaboration des conditions précises de nos accords commerciaux.

— À vos ordres », répondit Sir George. La seule idée de servir encore les intérêts du bouffon/diablotin lui arrachait sans doute le cœur, mais il voyait en même temps, dans les dernières paroles qu’il avait prononcées, la preuve de la valeur accrue qu’il accordait à sa personne.

Le baron détourna de nouveau les yeux du char aérien pour contempler le champ de bataille au-dessus duquel les esclaves mécaniques du bouffon/diablotin œuvraient encore à ramasser les blessés et, à tout le moins… quelques-uns des morts. Il avait tenté de convaincre l’avorton d’étendre à leurs alliés tombés au combat les bons offices du Chirurgien, mais son « commandant » lui avait obstinément répondu que le retour sur investissement ne serait pas assez lucratif pour que la guilde fît profiter les indigènes de ces services. L’éventualité qu’il ait peut-être une responsabilité morale envers eux ne lui avait même pas traversé l’esprit, mais Sir George avait au moins obtenu de lui qu’il autorisât l’accès des indigènes aux fontaines d’eau vive et consentît également à faire ramasser leurs blessés pour les transporter jusqu’à leur village, afin de leur administrer les soins, quels qu’ils fussent, dont pouvaient s’acquitter leurs guérisseurs. Le baron n’était que trop conscient de la mesquinerie de ces mesures, au regard de tout ce que l’avorton aurait pu faire pour eux, mais ce n’était pas leur cas. À leurs yeux, le seul fait qu’on transportât leurs blessés jusqu’à chez eux relevait du miracle, et Sir George n’éprouvait que trop âprement la sensation d’avoir réussi à moitié. Ce qu’il avait accompli là lui semblait bien loin d’être suffisant, mais, si médiocre que fût le résultat, il valait toujours mieux que ce que les indigènes auraient obtenu sans lui. Il le savait, mais une certaine partie de lui-même se reprochait d’avoir en réalité exacerbé la gratitude que vouaient les autochtones à une créature qui ne voyait en eux que de sinistres brutes.

« Vous avez certainement des responsabilités dont vous devez vous acquitter, affirma la voix flûtée dans son oreille, aussi ne vous retiendrai-je pas plus longtemps. Informez vos hommes que je suis content d’eux. Je ne manquerai pas, évidemment, de leur faire part moi-même de ma satisfaction le moment venu.

— Bien entendu, commandant », réussit à répondre Sir George d’une voix presque normale, avant de suivre des yeux le char aérien, qui s’éloignait en flottant dans un ciel noir de l’équivalent local des corbeaux terriens.

 

Matilda et Edward relevèrent les yeux du précieux manuscrit enluminé narrant la geste du roi Arthur ouvert entre eux deux sur la table quand Sir George pénétra dans le pavillon. Près d’une semaine avait passé depuis la bataille, et ils ne l’avaient guère vu pendant cette période car le bouffon/diablotin avait effectivement un usage intensif de ses services. Non seulement Sir George témoignait d’une meilleure compréhension des autochtones que celle dont jouirait jamais l’avorton, mais il était également l’incarnation du prix à payer lorsqu’on osait défier ce dernier. Les chefs de tribu qui avaient combattu sous les ordres du baron le regardaient avec un effroi sacré, voisin de la déification, tandis que ses ennemis potentiels le craignaient comme l’ange de la Mort.

Ça n’avait pas été une semaine des plus douillette.

Edward venait de bondir sur ses pieds pour s’emparer de l’aiguière de vin frais qui attendait Sir George, mais son père lui fit signe de se rasseoir et se laissa tomber avec lassitude dans une chaise de camp vacante.

« Reste où tu es, mon garçon, lâcha-t-il en grimaçant. J’ai déjà bu tout le vin que je pouvais avaler en une seule journée. »

Matilda plissa les yeux et le fixa d’un air interrogateur. Il surprit son expression et émit un rire bref.

« Oh, ce n’est pas si grave que cela, m’amie, la rassura-t-il. C’est seulement que notre “commandant” se sentait d’humeur… généreuse… (le mot arracha un rictus à ses lèvres) et qu’il a ouvert en grand ses celliers pour moi. » Sir George inspira profondément. « Il semblerait que nous ayons atteint ses objectifs à Shaakun, poursuivit-il. Il m’est reconnaissant de mon aide, même si, en appartenant à une espèce réellement avancée, il serait sans doute parvenu au même résultat sans moi. »

Une lueur alarmée brilla dans les yeux bleus de Matilda, mais Sir George secoua hâtivement la tête.

« Ne t’inquiète donc pas de me voir décliner ce vin frais, reprit-il. Ce n’est pas que je sois ivre. J’ai marché jusqu’ici sans trébucher une seule fois, et mes idées étaient assez claires pour que je puisse te répéter avec exactitude chacune de ses paroles. »

Son épouse se détendit, convaincue de manière détournée qu’il employait les mots mêmes du bouffon/diablotin, et qu’il ne permettrait ni à sa fatigue ni à son dégoût manifestes de le trahir en le rendant trop bavard.

« Les autres tribus ont donc accédé à ses exigences ? s’enquit-elle.

— En effet. Mais elles n’avaient pas vraiment le choix, ajouta-t-il avec une nouvelle grimace. L’essentiel, en fait, était de le leur… faire comprendre. Et de sous-entendre que ce qui était déjà arrivé aux Thoulaas, aux Laahstaars et aux Mouthaïs risquait de leur arriver aussi si elles refusaient.

— J’aurais dû y penser, déclara Matilda. Il se satisfait donc de leur soumission ? » Sir George opina et elle plissa le front. « Je dois reconnaître que tout cela m’intrigue au plus haut point.

— Je l’espère bien ! grogna-t-il, en proie à un soudain accès de sincère bonhomie. Je suis moi-même très “intrigué” par tout ce qui nous est arrivé depuis le jour où nous avons posé le pied sur le pont de ce maudit navire !

— Tu sais parfaitement ce que je veux dire ! » le tança-t-elle. Sir George hocha de nouveau la tête, avec cette fois une touche de contrition. « Je ne comprends toujours pas ce que ces pauvres hères pouvaient bien posséder qui méritât la peine que s’est donnée la guilde du “commandant” pour nous amener ici, ni le temps qu’elle y a consacré. Ni les massacres et tueries qui ont suivi notre arrivée.

— Je suis loin d’en être certain moi-même, avoua son mari. Mais j’en ai plus appris au cours des derniers jours que je n’en savais auparavant. J’ai d’ores et déjà découvert que certain minerai qu’on extrait sur ce monde est d’une valeur considérable pour la guilde, mais, jusqu’à hier encore, nul ne m’avait expliqué le processus de son extraction. Je n’ai toujours aucune idée de ce que c’est, ni même de ce qui le rend assez précieux pour conduire ici le “commandant”, mais je crois avoir découvert pourquoi les indigènes se montrent si réticents à autoriser la guilde à l’exploiter, et ce n’est pas du tout pour la raison que j’imaginais. Vois-tu, je croyais qu’on les obligerait à l’extraire eux-mêmes suite à leur soumission.

— Ce n’est pas le cas ? s’étonna Matilda.

— Non. Le “commandant” et Ordinateur m’ont expliqué hier qu’une autre guilde avait déjà installé sur ce monde une machinerie susceptible de l’exploiter sans aucune surveillance. Ses appareils extraient le minerai et l’entreposent jusqu’à ce qu’un vaisseau vienne le chercher.

— Une autre guilde ? articula-t-elle très soigneusement.

— Oui. » Sir George fronça les sourcils. « À dire vrai, Ordinateur s’est chargé de la majorité des explications et il n’était pas entièrement clair. » Il soutint un instant le regard de sa femme et elle opina pour lui signifier qu’elle avait conscience des limites que le bouffon/diablotin avait imposées à Ordinateur, s’agissant des informations qu’il pouvait leur communiquer. « À ce qu’il dit, toutefois, reprit Sir George, il semble que cette autre guilde ait préalablement obtenu des Thoulaas, par le passé, le droit d’exploiter ce minerai, quel qu’il soit. Ce droit est dorénavant transféré à celle du “commandant”.

— Mais, s’ils avaient déjà cédé ce droit à d’autres, pourquoi se montraient-ils si réticents à le transférer à la guilde du “commandant” quand il a débarqué ? s’enquit Matilda. Étaient-ils à ce point loyaux à ceux à qui ils l’avaient déjà accordé ?

— En aucun cas ! grogna le baron. Autant que je puisse en juger, les Thoulaas n’étaient guère plus férus du concessionnaire précédent que de nous-mêmes. À ce que j’ai pu découvrir, toutefois, les procédés d’exploitation de ce minerai sont très dangereux et nocifs pour les indigènes. Ils impliquent tant de “technologie” que je suis parfaitement incapable de comprendre les détails de leur fonctionnement, mais, dans tous les cas, ils ont un effet dévastateur sur la région où s’effectue l’exploitation. Selon Ordinateur, ils tuent toutes les créatures vivantes dans le voisinage immédiat de la mine et empoisonnent l’eau et la terre pendant des siècles.

— Et ces… gens ont permis ça sur leurs terres ?

— J’en conclurais volontiers que les Thoulaas n’avaient pas plus le choix, lors de ces “négociations originelles”, que nos “alliés” d’aujourd’hui, répondit sèchement le baron. D’un autre côté, je crois beaucoup mieux comprendre la position des Laahstaars et des Mouthaïs. Bien que les Thoulaas aient été contraints de concéder les premiers droits, ils avaient réussi, à tout le moins, à confiner la zone d’exploitation à un secteur restreint et désolé, aux confins de leurs terres tribales. Mais il semblerait que la principale raison qui ait poussé les tribus alliées à résister aux pressions du “commandant”, c’est qu’il aurait non seulement exigé le transfert de la concession à sa guilde, mais encore l’extension de la zone minière jusqu’au cœur des terres des Laahstaars.

— Doux Jésus ! » murmura Matilda en se signant lentement, le regard hanté – comme l’avait été celui de Sir George – en prenant conscience de ce qu’on les avait contraints, sans leur laisser le choix, à infliger indirectement à ce monde.

« Mais, si le processus est si dangereux et dévastateur, comment le “commandant” pourrait-il ne pas s’attendre à ce qu’ils détruisent la mine et tout son équipement après notre départ ? demanda-t-elle au bout d’un moment. Surtout s’ils menacent leurs terres et l’existence de tout leur peuple.

— Ils ne le peuvent pas, répondit Sir George sans ambages. Encore une fois, m’amie, je n’ai pas la prétention de comprendre comment ça fonctionne, mais Ordinateur affirme que l’équipement est protégé par quelque chose qu’il appelle un “champ de force” et qui interdit sa destruction. En outre, la zone qui entoure le site réel de la mine est si massivement empoisonnée que tout indigène qui s’y aventurerait périrait avant même d’avoir pu causer des dommages importants.

— Je vois… je crois, affirma lentement Matilda, mais elle fronça à son tour les sourcils en secouant la tête. Pourtant, si l’équipement est invulnérable et si les indigènes risquent leur vie en l’approchant, alors pourquoi chercher à obtenir leur consentement ? Pourquoi ne pas tout simplement exploiter cette mine en les ignorant, puisqu’ils ne peuvent rien faire pour l’empêcher ?

— C’est là une question dont je commence seulement à tenter de deviner la réponse, reconnut Sir George. J’ai cru comprendre qu’il existait une autorité centrale à laquelle toutes les guildes doivent rendre des comptes. Qu’il s’agisse ou non de ce que nous appellerions un gouvernement, je ne saurais encore le préciser, mais toutes les parties semblent se plier à ses oukases. Elle délègue manifestement une parcelle de son autorité dans certains domaines, tels que celui-là, dans le but de maintenir l’ordre au sein des diverses guildes, et le consentement de quelqu’un qui soit natif de ce monde est une condition préalable à l’attribution d’un droit d’exploitation de ses mines.

— Et le “commandant” ne s’attend pas non plus à ce que celle qui vient d’en perdre le droit aille se plaindre auprès de cette autorité de la confiscation de sa concession ?

— Non, apparemment. Encore une fois, on ne me l’a pas vraiment expliqué, car je n’ai pas besoin de le comprendre pour m’acquitter de mes responsabilités, mais le “commandant” semble avoir la certitude que ce nouvel accord se substituera à l’ancien sans qu’on puisse le remettre en cause.

— Sa guilde s’emparerait donc tout bonnement de ce qui appartenait à sa rivale ? Et, même si elle y parvenait, comment pourrait-elle interdire à d’autres, en notre absence, de commercer avec les indigènes ? Si j’en crois ce que tu viens de me dire, il n’a visiblement pas l’intention de s’attarder ici pour faire appliquer les termes de ce nouvel accord par la force. En ce cas, pourquoi un autre de ses rivaux, disposant des mêmes atouts de la “technologie”, ne débarquerait-il pas, tout simplement, et n’exigerait-il pas des autochtones qu’ils commercent avec lui ? Ou ne leur mentirait-il pas en se targuant d’être le représentant de la guilde du “commandant” ?

— J’ai soulevé les mêmes questions devant Ordinateur, répondit Sir George. Pour répondre d’abord à la dernière, il m’a fait comprendre que les indigènes n’ont jamais le choix de commercer avec d’autres tant que l’accord présent reste en vigueur. Quelque chose, qu’il appelle un “satellite de surveillance orbitale”, est constamment de faction ici. Il affirme qu’il “gravite” autour de ce monde, ce qui – si on l’en croit, et je n’ai aucune raison de douter de lui – signifierait qu’il tourne en permanence autour d’une planète ronde. Quoi qu’il en soit, cette chose contient encore des éléments de leur “technologie”, et le “commandant” placera à son bord un exemplaire de son nouvel accord. Tout vaisseau approchant de Shaakun sera invité à s’identifier et à justifier sa présence, et le “satellite” avisera tous les autres vaisseaux marchands des droits commerciaux exclusifs dont jouit le “commandant” ici. Cette mise en garde les informera que toute tentative de commerce avec les autochtones serait considérée comme un crime passible de très lourdes peines, allant, si j’ai bien compris, de très fortes amendes jusqu’à la confiscation pure et simple du vaisseau qui enfreindrait ce règlement.

— Mais s’il est illégal pour un tiers de commercer en violation de cet accord exclusif, le “commandant” lui-même n’a-t-il pas enfreint la loi ?

— Pas de l’avis d’Ordinateur. Le “commandant” est issu d’une civilisation manifestement très ancienne, m’amie. Selon Ordinateur, des lois et des coutumes très sophistiquées président à tous les aspects de leur vie et de leurs arrangements commerciaux. Le “commandant” lui-même n’emportera pas une seule once de ce minerai en partant et, techniquement parlant, il n’aura “commercé” avec personne de ce monde. Il n’aura que… négocié un nouvel accord commercial qui permettra dorénavant à sa guilde de le faire ici légalement. Tout le minerai déjà extrait et traité pendant que prévalait l’accord précédent appartient à la guilde qui l’a signé, et le “commandant” ne pourrait s’en emparer qu’illégalement. Mais, quand le vaisseau de cette autre guilde viendra récupérer le minerai extrait depuis sa dernière visite – et Ordinateur affirme que ces vaisseaux ne passent que toutes les cinquante ou soixante de nos années –, il ne pourra qu’en enfreignant la loi à son tour embarquer le minerai extrait depuis que notre accord a pris effet. Tout ce qui a été extrait avant notre arrivée appartient donc à l’autre guilde, et celle du “commandant” sera astreinte à tenir soigneusement ses registres, afin de s’assurer que la propriété de sa rivale ne soit ni inquiétée ni détournée.

— Tout cela me paraît bien compliqué, soupira Matilda.

— Je n’en disconviens pas, répondit Sir George. Mais Ordinateur persiste à dire que leurs coutumes sont à ce point comminatoires que nul ne songerait à les violer. Ce qui ne signifie pas, autant que je puisse le dire, qu’on ne cherchera pas à profiter d’un vide juridique ou d’une finasserie technique permettant d’en enfreindre l’esprit, tant qu’on pourra le faire d’une manière techniquement conforme à la loi.

— En cela au moins ils ressemblent beaucoup aux humains, fit remarquer son épouse, et le baron eut un ricanement amer.

— Ils nous ressemblent beaucoup par certains côtés. Mais, par ailleurs, plus je les côtoie, plus je les trouve difficiles à comprendre.

— J’imagine que c’est inévitable, compte tenu des énormes différences qui nous séparent, déclara Matilda. Pourtant, il me semble que, si le “commandant” et sa guilde peuvent contraindre les Thoulaas, ou toute autre tribu, à leur céder l’exclusivité des échanges commerciaux avec ce monde sans pour autant violer techniquement leurs propres lois, alors n’importe qui pourrait assurément leur faire le même coup.

— La même idée m’a traversé l’esprit, répondit Sir George. J’ai parlé à Ordinateur de cette éventualité, et, s’il a reconnu son existence, elle n’a pas paru le perturber. Pour autant que je sache, ça traduit que de telles modifications des accords commerciaux ne sont pas inhabituelles. Dans la mesure où, de toute façon, ils attendent cinquante ou soixante ans avant de venir récolter leur minerai, c’est peut-être tout simplement parce que la quantité amassée entre deux visites suffit à largement amortir, dans notre cas à tout le moins, les débours du “commandant”.

— Il n’empêche que ni lui ni Ordinateur ne t’ont expliqué pourquoi ils avaient besoin de vos arcs et de vos épées plutôt que de leurs propres armes.

— Ils s’en sont effectivement abstenus, confirma Sir George, et sa voix se durcit de nouveau. Et, selon moi, ils ne le feront pas de sitôt. Mais, quelle qu’en soit la raison, nous avons amplement donné la preuve de notre valeur, me semble-t-il. Aux dires du “commandant” et d’Ordinateur, la guilde aura très bientôt besoin de nos services ailleurs, dans un but similaire. Et, comme je te l’ai dit tout à l’heure, le “commandant” m’a d’ores et déjà exprimé sa gratitude. Je crois savoir qu’il compte l’exprimer en personne aux hommes dans l’après-midi.

— Je vois. » Le changement de ton et d’expression de son époux n’avait pas échappé à Matilda et elle lui fit un signe de tête. « A-t-il spécifié de quelle façon il entendait la manifester ?

— En effet. » Sir George la regarda au fond des yeux. « Il compte nous gratifier de deux semaines supplémentaires à Shaakun… avant de nous replonger en “stase” pour le trajet jusqu’à notre prochaine destination. »

Matilda inspira, prise d’un bref désarroi, et Sir George tendit la main pour s’emparer de la sienne et l’étreindre.

« J’aurais préféré davantage, déclara-t-il sur un ton plus léger que ce qu’il ressentait en réalité, mais au moins Edward, toi et moi disposerons de deux semaines entières, sans la constante pression de négociations avec des chefs rétifs et sans nous soucier de l’éventualité d’un combat. Et ce n’est pas comme si nous avions envisagé de rester ici pour toujours, vois-tu.

— Non, mais… » Elle s’interrompit abruptement.

« Je sais, affirma-t-il d’une voix douce. Et, à dire vrai, sa générosité m’a surpris. J’ignore combien de temps il comptait s’attarder sur ce monde au début, mais je sais au moins que ça n’a rien à voir avec celui que nous y avons réellement passé. Il ressent le besoin d’aller de l’avant, pourtant je crois que nous l’avons convaincu d’à quel point nous apprécions les moments que nous passons en plein air hors de son vaisseau. Et je crois aussi qu’il en est venu à apprécier mes conseils autant que mes talents de stratège. Ça ne saurait être malencontreux à longue échéance. Ni pour nous ni pour notre peuple.

— Non, bien sûr que non. » Matilda prit une profonde inspiration et lui sourit. « En fait, mon ami, je suis plus fière de toi aujourd’hui que je ne l’ai jamais été sur Terre. Aucun des autres capitaines du roi n’a jamais eu à exécuter un pas de danse aussi complexe !

— D’une certaine façon, ça ne fait aucun doute, admit-il. Malgré tout, j’ai bénéficié de beaucoup d’assistance et de nombreux conseils, dont les tiens ne sont pas les moindres. Et… (il sourit brusquement) si compliqué que fût ce pas de danse, au moins mes objectifs avaient-ils le mérite de la clarté et de la simplicité ! »

Elle ne put que glousser pour toute réponse ; Sir George se leva et la serra contre lui, puis posa sa main libre sur l’épaule d’Edward et l’attira également à lui pour lui faire partager, bourru, leur étreinte commune.

« Dieu seul sait à quelle distance nous nous trouvons du monde qui était le nôtre, déclara-t-il à sa femme et à son fils d’une voix plus sereine. Mais, si loin soit-il, nous nous rendrons bientôt encore plus loin et, à la fin de notre prochain périple, il nous faudra livrer une nouvelle bataille. Après celle-là, une autre et une autre encore. » Il soutint un instant le regard de Matilda puis baissa la tête pour regarder son fils au fond des yeux. « Nous n’obéissons pas à nos propres objectifs ni ne nous déplaçons de notre propre chef, déclara-t-il à Edward. Mais, où que Dieu nous envoie, nous devrons faire face de notre mieux aux épreuves qui nous y attendent. Nous n’avons pas le choix, mais, quelles qu’elles soient et où que nous nous trouvions, nous ne devrons jamais oublier que nous sommes des Anglais et des Anglaises, et il nous faudra toujours nous rappeler notre devoir envers ceux qui dépendent de nous. »

Edward le fixa longuement sans mot dire puis hocha fermement la tête, et Sir George sourit avec fierté en ébouriffant les cheveux du garçon.

« Très bien, reprit-il en se tournant vers son épouse. Nous savons au moins de combien de jours de congé nous profiterons, et Sir Bryan et sa dame nous ont conviés à un pique-nique cet après-midi. Souhaitez-vous vous joindre à eux, ma dame ?

— Avec plaisir, monseigneur », répondit Matilda. Le bras de Sir George se resserra brièvement sur sa taille et il hocha la tête de satisfaction.

« Parfait, déclara-t-il. En ce cas, allons-y, m’amie. »